SAUVEGARDER LA MAISON COMMUNE ?

14 avril 2016

Philosophie, Politique, Société

« Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon petit doigt ». Cette phrase du philosophe David Hume peut choquer, tant elle semble mélanger l’absurde avec la provocation. Provocation, oui ; mais absurde ? Si l’on y réfléchit, elle illustre fort bien notre situation présente. Nous savons désormais que la plus grande menace qui pèse sur la survie de l’humanité est le réchauffement climatique et ses futurs effets ouragans. Pourtant, pas grand-chose ne se passe, même si la Cop 21 – qui n’est pas un échec – manifeste pour la première fois une prise de conscience mondiale du phénomène. Mais les mesures envisagées, même si elles vont dans le bon sens, ne se signalent pas par un excès d’énergie ni d’audace. Et le récent Forum économique de Davos suscite la perplexité (voir plus bas).

  Hume parle en fait de la motivation. Bien sûr, la raison nous fait réfléchir, produit des connaissances et peut nous faire voir éventuellement le meilleur : l’intérêt à long terme, par exemple, ou le bien collectif. Mais la raison n’est pas ce qui nous meut : elle a besoin, pour nous faire bouger et vouloir, de motifs sensibles.  En quelque sorte, la raison n’est pas raisonnable ; ses raisonnements et ses calculs sont asservis à ce qui nous motive vraiment : à savoir l’intérêt égoïste, la recherche du plaisir, les passions – mais aussi, parfois, des élans, convictions et croyances capables d’enflammer une vie. A l’échelle individuelle, et même à celle d’un peuple, il est fréquent de céder à des impulsions ou des inclinations immédiates, au détriment de la prise en compte de conséquences néfastes mais plus lointaines. Nous aimons répéter, par exemple, que « nous empruntons la terre à nos enfants », mais cherchons à en esquiver les contraintes  que cela implique au présent (voir  ne seraient-ce que les résistances locales à la mise en œuvre d’un tri sélectif des déchets, pourtant difficilement contournable aujourd’hui !).

  Au récent Forum de Davos (janvier 2016) les dirigeants économiques prennent acte qu’il est beaucoup plus intéressant d’utiliser du pétrole – au coût très bas actuellement – que des énergies renouvelables plus chères. On sait, pourtant, qu’une fois atteints les  points de bascule climatiques catastrophiques, les coûts des dégâts seront – humainement et économiquement – à la limite insupportables. Alors, qui va peser le plus lourd : le petit doigt, ou bien la destruction du monde ? Surtout, une confusion ne semble pas avoir été levée sur un point essentiel : certains n’attendent-ils pas un hypothétique salut de simples applications techniques qui éviteraient d’avoir à changer les (mauvaises) habitudes ? Et éviter les décisions politiques pourtant nécessaires ?  On ne jouerait pas seulement petit bras mais, donc, petit doigt.

  Heureusement, il existe un monde de la preuve. Nous devons beaucoup aux scientifiques qui, depuis longtemps déjà, produisent des connaissances de plus en plus incontestables et convergentes sur la destruction de notre environnement et de la vie, en nous instruisant aussi sur les remèdes à apporter. Mais le rôle de la science n’est pas d’éclairer nos conduites, elle ne parle pas non plus le langage ordinaire du « sens commun ». Il arrive ainsi que les données scientifiques, dans leur rigueur et leur difficulté, aient pour effet de décourager ou même de pousser au déni : « si c’est comme ça, on n’y peut plus rien ! » (Entendu à la sortie d’une conférence scientifique).

  C’est pourquoi – compte tenu également de la faillite, au moins en France, de l’écologie politique – la lettre-encyclique du pape François  Laudato si’  (juin 2015) – mérite plus que jamais d’être lue, relue et entendue. En laissant à l’appréciation de chacun certains aspects plus particuliers liés à la doctrine catholique, il faut admettre que ce texte représente une sorte de « révolution culturelle ». Car, au rebours de l’opinion qui oppose la science à la religion, François met la force de la croyance au service d’un exposé saisissant des acquis scientifiques. Ce qui frappe dans cette réflexion qui se veut « dramatique et joyeuse » – et s’adresse aux « hommes de bonne volonté » – n’est pas le ton habituel, souvent comminatoire, de la prédication religieuse. Mais, plutôt, l’attention bienveillante portée à toute créature et aux choses du monde les plus concrètes, les plus prosaïques même (voir entre autres le chapitre sur la « culture du déchet »). Son sous-titre est éloquent : « Sur la sauvegarde de la maison commune ». Alors que la religion se donne trop souvent comme fanatique, obscurantiste ou superstitieuse, l’encyclique fait voir ce qu’il y a de meilleur en elle : L’étymologie « religare » ne signifie t-elle pas  relier, rattacher, renouer ? Nous avons besoin de cette approche qui vise à renouer les liens du vivre-ensemble : François rappelle la nécessité d’une vision globale de la justice, qui ne perd pas non plus de vue la « grandeur et la beauté des créatures ». Alors que la logique de nos sociétés va dans le sens d’une atomisation du social, d’un « tout-à-l’égo » (R.Debray) qui menace le vivre-ensemble, le pape rappelle qu’il existe un intérêt collectif et un bien commun. Il retrouve ainsi quelque chose de l’idéal platonicien à l’origine de l’idée même de « république » : « rien ne se fait sinon dans ce but : assurer à la vie de l’univers  permanence et félicité, et rien ne se fait uniquement pour toi, mais tu es fait, toi, pour l’ensemble » ! (Lois, X – 4e siècle avt J-C.).

   La destruction de la nature, c’est l’idée-force du texte, est inséparable du mépris de nos sociétés pour les plus faibles et les plus pauvres. Il faut dénoncer une culture de la domination (le règne de l’argent, d’un capitalisme débridé, mais aussi un modèle de puissance qu’est le « paradigme technoéconomique» (1)). La justice sociale implique la justice environnementale, car « le cri de la terre est aussi le cri des pauvres ».

 « Les pouvoirs économiques continuent de justifier le système mondial actuel, où priment une spéculation et une recherche du revenu financier qui tendent à ignorer tout contexte, de même que les effets sur la dignité humaine et sur l’environnement. Ainsi, il devient manifeste que la dégradation de l’environnement comme la dégradation humaine et éthique sont intimement liées. »(…) Lettre-encyclique Laudato si’ – paragr.56)

    Ce texte, « pertinent et prophétique » selon l’expression du philosophe Dominique Bourg (le prophète, rappelons-le, n’est pas celui qui prédit l’avenir mais celui qui dénonce le mal et propose un chemin ; un « lanceur d’alerte » donc) prétend  rassembler l’humanité. Non autour d’une doctrine ou d’une chapelle, mais dans la lutte contre la ruine de la maison commune, la planète, et pour la préservation du climat, défini comme bien commun de l’humanité. François renoue avec la dimension du récit collectif, qui invite chacun à devenir acteur de l’histoire qui se fait. Il est possible d’agir localement, là où l’on est, par la prise de conscience et la responsabilité citoyenne. Mais il est urgent d’agir : le prudent « wait and see » n’est pas le fort du vaillant pape François.

   Si la religion peut, ici ou là, trop souvent se présenter comme « l’opium du peuple », elle révèle dans cette encyclique de combat et d’espérance son autre visage, moins souligné, qui est celui de la « protestation contre la misère réelle » (selon les termes de K. Marx). Comprendre le monde pour mieux le transformer, donner à désirer une vie bonne, voilà qui contribue à réhabiliter la grandeur de la politique au service de la justice, du développement et de la paix.

Par JeC

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(1)  Voir version intégrale de ce texte – intitulée : « le climat : un enjeu existentiel ? » sur site internet du Baguenaudier, avec une bibliographie. L’encyclique Laudato si’ (Loué sois-tu) de juin 2015 est disponible en librairie et en accès libre sur internet.

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