MARINE ET LA CROIX GAMMEE : NOUVELLES DROITES, PERIL NAZI OU MONSTRE DOUX ?

21 juin 2012

Philosophie, Politique

Madame Le Pen s’est offusquée, à juste titre, d’une image qui la montre une croix gammée au front lors d’un concert de Madonna. A priori, elle a raison, car ni de près ni de trop loin elle ne ressemble à Hitler. Elle fait partie de ce qu’on appelle aujourd’hui les « nouvelles droites » en Europe, loin d’être une expression originale et incomparable de la société française. Les élections qui viennent de s’achever ont vu, en France, une importante poussée de l’extrême droite sous l’espèce de la vague dite « bleue marine ». Que penser de cette montée en puissance de ces droites dites « nouvelles » ?

 Dans son dernier livre, J-F. Kahn écrit qu’alors qu’à l’époque Jospin la gauche avait électoralement perdu mais intellectuellement gagné, ces jours-ci la gauche a électoralement gagné, mais aurait intellectuellement perdu, à cause de cet engouement grandissant pour les idées d’extrême-droite. Alors, les Français sont-il devenus fachos ou ne sont-ils que fâchés ?

 Malgré une revendication affirmée de « patriotisme » et la volonté proclamée d’un retour aux frontières et au génie national, il se pourrait que ce phénomène politique qu’incarne Marine le Pen  de repli sur les particularismes et de rejet des « corps étrangers » soit un phénomène transnational et de plus en plus présent au moins à l’échelle de l’Europe, sinon plus loin (voir le cas des « tea party » aux U.S.A., la vogue du néo-nazisme de la Russie à la Turquie etc.). En France, y a-t-il des précédents, ou bien cette vague « bleu marine » n’est elle qu’une turbulence passagère ? Y a-t-il des racines de l’extrémisme de droite dans notre histoire, ou bien n’est ce qu’une sorte de corps étranger (ce serait bien le comble) dans notre vie politique nationale ?

 De nombreux jeunes français ont une sympathie pour cette mouvance extrémiste et pour la façon vigoureuse dont elle est incarnée par Marine Le Pen. Bien souvent, ils ignorent d’où vient l’extrême-droite, et semblent plutôt indifférents, en général, à la politique et à son histoire. Cette inculture peut se comprendre dans les conditions d’aujourd’hui, cela ne l’empêche pas d’avoir des effets redoutables et dangereux pour notre société et son avenir. Car l’historien a raison d’affirmer que celui qui ne fait pas l’effort de comprendre son passé, se condamne à le revivre. Or la France souffre d’un passé  peu glorieux, parfois insoutenable, de l’Occupation aux guerres coloniales, qu’elle a des difficultés à regarder en face. D’où quelques inquiétudes pour les années qui viennent, vu l’ampleur des menaces.

 Voilà la raison des réflexions qui suivent sur l’extrême-droite et ses diverses racines, en espérant contribuer à une prise de conscience.

  Le parti de Madame Le Pen, le Front National, trouve à l’origine ses racines non dans l’hitlérisme ou le fascisme, mais dans le pétainisme, qui est autre chose : une variante molle du fascisme qui partage avec ce dernier le culte du chef, l’obsession identitaire, le nationalisme, la haine de l’étranger instauré comme bouc-émissaire, le mépris de la république et de ses institutions. Le régime du droit est méprisé puisqu’il exclut l’identification au chef et l’appel direct au « peuple » (entendez aux passions des masses). Le fascisme vrai est agressif, cultive la volonté de puissance et assume le défi, le risque et la guerre. Son essence est affirmative. Le pétainisme, si français,  est plus réactif : il est fondé, contre la République, sur une conception de la nation comme famille, qui recherche un chef exalté comme Père (ou, en l’occurrence, comme Mère forte et protectrice) encourage plutôt la soumission et la docilité et il est lié, enfin, à une mythologie populaire ethnique et une imagerie nostalgique des racines et de la terre (« Douce France, terre bénie de Jeanne d’Arc, je soupire après toi » etc.). On exècre l’étranger, à condition qu’il soit plus faible. S’il est plus fort, on ne l’attaque pas (différence avec le fascisme), on le vénère et on se soumet. Le propre du pétainisme est de transformer la capitulation en « Révolution Nationale » et de se proposer comme sauveur et comme recours (voir plus bas l’idée de désorientation). C’est un modèle qui n’hésite pas, d’ailleurs, à cause de son modèle familial et soi-disant « naturel », à se présenter comme a-politique : toute la responsabilité du mal, des injustices et des échecs, est alors rejetée sur les « politiques » présentés comme corrompus et incapables (voir la rhétorique si typique du F.N. qui consiste à vilipender le « système  U.M.P.S. », les élus de gauche et de droite républicaines étant mis dans le même sac).  Autre trait du national-pétainisme, lié à son essence réactive : il se présente toujours comme victime (des médias, des intellectuels, des élites forcément « coupées du peuple », du gouvernement de droite ou de gauche…). Il concourt donc à cette idéologie victimaire plutôt navrante, où chacun se présente, non comme responsable de son propre destin, mais rejette la responsabilité de ses échecs sur d’autres (le « système », les immigrés, la mondialisation etc.).

 On objectera que parler de « pétainisme » est une exagération manifeste , s’agissant de la moderne Madame Le Pen, qui ne ressemble apparemment en rien au vieux maréchal presque sénile et à propos duquel De Gaulle disait, dès avant la guerre et l’occupation : « Pétain est déjà mort mais ne le sait pas encore ».

 On prendra donc la notion de « pétainisme » en un autre sens, moins anecdotique et historique que philosophique. Ce sens avait été bien mis en évidence par le philosophe A. Badiou il y a quelques années, dans son petit texte sur Sarkozy (il considérait d’ailleurs le « sarkozysme » comme un avatar de ce « pétainisme » et, sur ce point, il n’avait pas tort, voir plus loin) : « je propose de dire que « pétainiste » est le transcendantal, en France, des formes étatisées et catastrophiques de la désorientation »(De quoi Sarkozy est-il le nom, éd. « lignes » 2007).

 Ainsi il y aurait un « pétainisme » bien avant et bien après Pétain et qui nourrirait une tradition nationale de droite et d’extrême-droite solidement ancrée depuis le 19e siècle. Laissant ici de côté d’autres aspects de l’analyse de Badiou, on insistera sur le terme de « désorientation ». Tout est dans la présentation et dans la façon dont un discours simpliste et démagogique peut travestir les réalités et les pratiques effectives. A noter qu’au Front National, l’imposture est à peu près constante (voir le livre très documenté de Caroline Fourest sur Marine Le Pen) ; à commencer par l’intitulé du parti lui-même, lequel, en général, ne fait pas l’objet de commentaires. Il faut pourtant se souvenir que « Front National » était, au départ, le nom de l’organisation du Parti Communiste Français dans la Résistance. Ainsi, l’extrême-droite maréchaliste a eu ce culot quelque part éhonté de reprendre pour son propre compte le titre, et donc l’aura qui l’accompagne, d’une organisation qui est politiquement son exact contraire.

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Source :  Le Monde.fr 

UN CHAT RESTE UN CHAT

 Mais, pourtant, tout de même, Marine le Pen n’a-t-elle pas rompu avec ces vieilles lunes ? Cette jeune femme séduisante, percutante dans ses propos, à la personnalité charismatique, sait combiner le sarcasme tranchant avec une rhétorique virulente et mobilisatrice et semble mettre sa belle énergie au service des délaissés, des misérables et des opprimés. Passionnée et apparemment généreuse, icône blonde aux yeux bleus, elle semble incarner le génie d’une France retrouvée, assurée d’elle-même et dominatrice, capable de tracer la voie plutôt que de traîner derrière les chariots de l’étranger (les « idiots » de Bruxelles, les cosmopolites etc.). Capable de transcender la peur, de guider le peuple vers la sécurité et la liberté. Combien, avec elle, nous sommes loin de nos antiques maréchaux branlants, égrotants et cacochymes. Nous croyions la France usée, vieillie, craintive et retraitée – et bien non, voyez Marine, à la suite de la petite Jehanne de France, brandissant l’oriflamme et ouvrant le chemin (chemin, d’ailleurs, non des lendemains qui chantent, mais du retour à la maison et aux vertus natives).

  De plus, il est clair, au moins en apparence, que le discours a changé : celui du père était ouvertement xénophobe, agressif, intolérant, anti-républicain et inégalitaire. « Marine » devient non seulement plus nuancée, plus moderne en ce qui concerne le sociétal (ex. la condition des femmes, la libéralisation des mœurs et de la famille…), mais elle change radicalement l’orientation politique paternelle en prônant un Etat protecteur des acquis sociaux et en se présentant comme républicaine ; mieux encore, elle réussit (exactement au rebours de tout ce qui faisait l’idéologie du F.N. jusqu’ici) à se poser en garante de la laïcité … à la française et en garante de l’égalité des citoyens (pourvu qu’ils soient français de souche).

 On peut alors s’interroger sur la question de savoir si ce « revirement » de ce qui reste malgré tout le Front National sous l’impulsion de madame Le Pen n’est qu’une ruse, ou bien une réelle mutation politique et historique. Peut-être le « Marinisme » (sic) est-il autre chose que l’ancien F.N., le passage d’une extrême-droite anti-républicaine et raciste à une droite nouvelle, conservatrice, populiste et sociale, compatible avec le modèle d’une république plutôt autoritaire mais tendre pour ses enfants. Une droite, en somme, à peu près comparable à cette droite américaine très conservatrice et nationaliste qui entend relever les « vraies » valeurs (le travail, l’ordre moral, une certaine idée de la justice et du mérite, la famille…) au prix d’une forte inégalité qui accroît une distance déjà considérable entre les riches et les pauvres. Certainement, par la dénomination même, quoiqu’étrange, de « marinisme », madame le Pen veut montrer qu’elle entend infléchir le cap et inscrire une nouvelle tendance dans la droite française traditionnelle et qui se veut conservatrice mais républicano-compatible.

 Il s’agit pourtant là d’une duperie. Cela n’a d’ailleurs pas échappé à certaines autorités morales, religieuses et spirituelles en France. Ainsi, plusieurs associations chrétiennes, catholiques et protestantes, ont publié récemment, avec l’Assemblée des évêques de France, un document d’avertissement  à l’intention plus particulièrement des jeunes, dont il conviendrait d’éduquer la capacité de discernement. Cette initiative procède de l’inquiétude de ces autorités, à la suite de l’élection présidentielle, et au constat que 27 % des jeunes catholiques pratiquants ont voté pour Marine le Pen. Constat effectivement très inquiétant : car si l’on peut comprendre que des personnes pauvres, en détresse sociale, qui se sentent plus ou moins rejetées par le monde du travail et ignorées par les responsables politiques et les organisations traditionnelles émettent un vote de désespoir ou de protestation en votant pour le Pen, il est plus difficile d’admettre que des jeunes qui ne sont pas forcément dans une situation désespérée et qui, par ailleurs, sont censés être animés par des convictions et des principes au moins humanistes, puissent le faire.

 En effet, si l’on veut bien être un tant soit peu attentif aux propos de Marine le Pen, on remarque tout de suite que son prétendu programme n’est qu’une suite de mesures incohérentes, parfois absurdes, qui ont pour seul lien de fédérer les mécontentements et les peurs des masses, en essayant de satisfaire les intérêts disparates des uns et des autres.

 Mais à l’arrière-plan de ce programme, il est facile de retrouver les poncifs qui ont toujours été ceux de l’extrême-droite et du Front National.

    Ces poncifs sont les suivants, principalement au nombre de trois :

     D’abord l’obsession identitaire, qui conduit à la revendication de la « préférence nationale ».

    Liée à cela, ensuite, la dénonciation incessante de l’immigration. Le rejet de l’autre, la stigmatisation de l’étranger, pointé comme bouc-émissaire de toutes les difficultés des « nationaux » (même s’il est démontré qu’en aucun cas les emplois des Français ne sont pris par des étrangers). Ici l’Islam est l’objet particulier de la vindicte et l’on confond sous le terme d’Islamisme aussi bien l’intégrisme islamique lui-même (effectivement un danger comme tout intégrisme dont l’essence est d’assujettir le politique au religieux) que les modalités effectives de la religion musulmane qui n’ont rien à voir avec l’extrémisme. On ajoutera que la religion islamique non seulement n’est pas un corps étranger dans la société française, mais en est une partie intégrante depuis bien longtemps. La plupart des musulmans pratiquants sont des Français comme les autres (et l’on aura grand soin de ne pas oublier la part parfois héroïque prise par des musulmans lors des deux conflits mondiaux et dans la libération de la France).

   Enfin, troisième point, l’appel au Peuple, fondé sur la prétention à incarner le « vrai » peuple (il y en aurait donc un « faux ») contre les élites, et surtout en court-circuitant ou éliminant les instances intermédiaires, les institutions, les Partis et les syndicats. Rappelons que les instances intermédiaires sont essentielles pour que vive la démocratie, s’instaurent des contre-pouvoirs indispensables, et pour éclairer, voire éduquer les citoyens. Toute prétention à un rapport direct et fusionnel avec le peuple, de la part d’un dirigeant, est porteuse de dictature. Il est d’ailleurs significatif que l’intéressée elle-même parle de « marinisme », de « candidats marinistes » aux législatives, confondant ainsi son mouvement avec son propre nom. Imagine-t-on Mélanchon parlant de Mélanchonisme, Copé de Copinisme, Hollande de Hollandisme etc. ? « Marine », donc, déclare qu’avec elle le « peuple, le vrai » fait enfin irruption sur la scène politique ; elle « est », d’ailleurs, le peuple (on reconnaît là aussi un trait du traditionnel « bonapartisme » français, le désir de l’homme providentiel qui va sauver le peuple et qui a conduit la France a de si nombreuses dérives par le passé). Cet aspect conduit à valoriser aussi un discours plus affectif que rationnel dans l’exercice politique. Le président Hollande, au reproche que lui faisait un journaliste pendant la campagne électorale de ne pas se laisser aller à plus d’émotion dans ses propos, avait répondu avec humour : « je ne suis pas là pour vous épouser » ; il avait raison : certains candidats se prennent en effet trop pour des séducteurs ou des séductrices, au détriment des exigences du débat démocratique qui doit reposer sur des arguments et sur une réflexion critique, non sur des affects.

DE LA VAGUE AUX GOUTTELETTES

  Ajoutons que cette survalorisation de l’image du Chef (ou de la Cheftaine, mais quel terme bizarre ici !) a pour corollaire un rapport quasi mimétique des militants et du personnel politique du F.N. avec elle ; cela est lié à une extrême médiocrité de ce personnel politique. Sous le label « vague bleue marine » se présentent ainsi aux élections partout en France des candidats et candidates gouttelettes, dont l’indigence intellectuelle n’a d’égal que l’extrême incompétence politique. On a ainsi vu, lors des cantonales de 2011,  des candidats F.N. qui n’apparaissaient même pas sous leur propre identité et dont la photo était celle de … Marine.  Insaisissables, ces minuscules ne sortaient même pas de chez eux de peur d’avoir à faire quelque déclaration ! Et pourtant, dans ces conditions hallucinantes, de tels candidats ont pu réaliser un score important lors du scrutin, au détriment d’élus bien connus et ayant sérieusement travaillé au service de la collectivité. Après cela, allez-vous plaindre d’avoir les élus que vous méritez.

  Il est d’ailleurs curieux que sympathisants et surtout militants et membres du Front National aient pu aussi facilement suivre la « fille du Chef » en ses nouvelles orientations et devenir ainsi « les gars de la Marine ». Imaginons un seul instant que la même chose se produise à l’autre extrémité du champ politique, c’est-à-dire à l’extrême-gauche. Politique-fiction : un candidat, mettons le camarade Lemanchon, fils de l’ancienne secrétaire du Parti Communiste, se lance afin de renouveler le message du Parti et se faire élire.  Situation impensable : à gauche, et théoriquement pour toute formation républicaine et démocratique, la politique n’est pas une affaire de clan familial, ni de dynastie, mais de projet et de programme, issus d’un collectif et légitimé par des valeurs communes. Un candidat qui trahit ces valeurs communes et suivrait une ligne politique arbitraire ne serait pris au sérieux par personne et serait immédiatement discrédité.

  Il a donc pu paraître surprenant qu’aucune réserve n’ait été exprimée par le Parti même de madame Le Pen, pas seulement parce qu’elle est la fille du chef mais aussi parce que son programme est à l’opposé de celui qu’a toujours défendu  son camp politique. C’est que, sans doute, pour ces gens, un programme politique importe peu pourvu qu’on gagne en efficacité (on appelle cela « ratisser large »). Surtout, même s’ils restent au niveau du non-dit, les fameux poncifs de l’extrême-droite sont toujours bien présents, comme on vient de le voir, et il a donc très vite été acté par le F.N. que la fille était digne représentante et héritière légitime de l’idéologie frontiste.

 Il n’est pas exagéré de dire, par conséquent, que se mettent ainsi en place, en France, les éléments de ce qu’on pourrait appeler dans le langage du moment un  national-socialisme « soft » ; rien à voir avec la folie meurtrière de Hitler, pourtant une connivence intellectuelle se dessine sur des points importants et prépare l’opinion à de graves dérives politiques et morales. On est bien là dans une conduite systématique de désorientation, jouant non seulement sur les peurs et les ressentiments, mais aussi sur l’inculture croissante de l’opinion en matière politique, qui peut ainsi prendre plus facilement « des vessies pour des lanternes ».

 Mais le « Marinisme » ou Néo-lepénisme n’est pas le seul responsable de cette dérive, qui consiste à miner de l’intérieur l’esprit même de la vie politique démocratique. Après tout, on sait que Madame Le Pen représente le Front National, et il faut être bien naïf, politiquement inculte ou idiot pour être vraiment dupe. Peut-être le plus grand danger vient –il de la façon dont une droite plus classique se joint elle-même à ce mouvement de désorientation générale. C’est le résultat du « sarkozysme » et de la façon incroyable dont nombre de responsables de cette droite ont repris et popularisé les thèmes de l’extrême droite.

  QU’EST-CE QU’UNE DROITE « DECOMPLEXEE » ?

  Le plus grand danger, en effet, est qu’une bonne partie de la droite française a connu ces derniers temps  une dérive qui a vu renaître de vieux démons. Pendant la campagne présidentielle, une bonne partie de la droite jusque là républicaine, sous l’impulsion du candidat Sarkozy et afin de rivaliser avec le Front National, a repris sans états d’âme des thèmes essentiels de l’extrême-droite. On rejoindra sur ce constat la vigoureuse dénonciation effectuée par Jean-François Kahn dans son dernier livre, même si l’on ne partage pas toutes ses analyses, ni son titre (La catastrophe du 6 mai, titre curieux, car pour Kahn ce qui fait la catastrophe n’est pas tant l’arrivée au pouvoir de Hollande, que le triomphe intellectuel de l’extrême droite…) : la droite s’est déshonorée en s’alignant sur le F.N.. Plus grave encore, ce reniement des principes républicains fut approuvé par une bonne partie de l’opinion française puisque 48, 38 % des électeurs ont voté pour N. Sarkozy au second tour de l’élection présidentielle. Ou bien, peut-être, cette grave dérive n’a-t-elle pas été perçue par nombre d’électeurs de droite ?  En tout cas, le résultat est que des idées anti-démocratiques et non républicaines sont désormais banalisées et font partie de l’opinion.

 Kahn s’étonne et s’indigne, à juste titre, que l’ex-président Sarkozy se soit laissé influencé  par « deux gourous néomaurassiens, pour ne pas dire néopétainistes » (dont M. Buisson, apparemment disciple de Charles Maurras, voir plus loin) qui l’ont conduit à une « tentative de débordement de M. Le Pen sur sa droite ».

 Ainsi la remise en cause de la fonction des syndicats et assemblées élues, l’appel à une certaine fusion avec le candidat-guide du peuple, l’exaltation des frontières et le rejet irresponsable de l’immigration, l’opposition entre « vrai » et « faux » travailleurs,  le mépris pour ce qui relève de la culture et de l’intelligence au profit du sport et du terrain (thème hélas classique qui consiste à dresser le peuple contre ses intellectuels), la référence au « terroir » qui ne ment pas contre les villes perverties par les médias (thème éminemment pétainiste) etc. .

 On a donc vu une droite « brute, incandescente, sauvage » éclipser une droite « libérale, civilisée, républicaine » classique (selon les termes de J-F. Kahn).

 Mais cette droite brute, incandescente et sauvage, d’où sort- elle ? Il semble qu’il y ait là au moins deux choses à distinguer.

 Il y a tout d’abord actuellement, dans l’Europe entière, l’émergence d’une droite dite « décomplexée » et il est clair que cette désinvolture nouvelle a gagné la droite française. Ce terme de « décomplexé », techniquement, ne veut d’ailleurs rien dire. Etre décomplexé, ce serait être sans « complexion », comme disaient jadis les philosophes, et comme complexion veut dire en gros tempérament, ce serait ne rien être du tout. Si l’on consulte la Psychanalyse, on apprend qu’une personnalité est indissociable des « complexes » qui la constituent et qui sont autant de dynamiques indispensables à la maturation de la personne. Certes, nos complexes peuvent être à l’origine de conflits et de souffrances. Mais, comme l’a montré Freud, le conflit est l’essence de toute vie psychique et l’on trouve chez Bettelheim cette belle expression que « la conscience est fille de la souffrance » (in La Forteresse vide). Donc, décomplexé n’a pas de sens .Il vaudrait mieux entendre par là : une droite « désinhibée ». C’est autre chose, et c’est là que le loup montre son nez. Qu’est-ce à dire en effet ? Enfin, un retour à la nature, plaisir, spontanéité ? Révélation d’une authenticité longtemps cherchée ?

 La réalité est autre, et moins enchantée. Les dérives de la droite en France, politiques, morales et spirituelles, rejoignent la montée, dans toute l’Europe, de ces droites populistes, avides d’argent et de réussite matérielle, facilement xénophobes, favorisant un capitalisme méprisant les acquis sociaux, soumettant à une compétition féroce les peuples et les individus, recherchant surtout un enrichissement rapide et des positions de pouvoir. Une droite qui tourne le dos, en quelque sorte, aux valeurs traditionnelles de son propre camp. Ces dernières étaient  l’autorité, la hiérarchie, la propriété terrienne, la discipline et les valeurs religieuses, le sens du travail, de l’effort, l’exaltation du mérite personnel. On passe, en quelque sorte, d’une droite « puritaine » à une droite « hédoniste ».

 

 DANS LES GRIFFES DU MONSTRE DOUX

  Cela manifeste une véritable crise de civilisation, comme l’a bien analysé le philosophe Raffaele Simone à qui je me permets d’emprunter le titre de son livre sur les nouvelles droites : Le monstre doux.  En Occident, à partir du siècle des Lumières, culture et éducation servaient à éduquer ce qu’on peut appeler la « part maudite » de l’homme : c’est-à-dire les instincts égocentriques, l’égoïsme et l’agressivité, en particulier dés l’enfance. Or, depuis maintenant plus d’une génération, avec le recul des religions comme de l’éducation traditionnelle, la culture actuelle n’est plus orientée vers la maîtrise des instincts mais vers leur défoulement. Culte du corps, désir d’acquisition (le fameux « greed » dénoncé par les « indignés »), avidité, concentration de l’individu sur lui-même (sur ce que Pascal appelait le « cher petit moi »), hédonisme (recherche des plaisirs tant en intensité qu’en extensivité).

  Ceci a pour corollaire des abandons terribles : affaiblissement, en politique, du sens de l’Etat et du Bien public, délitement des systèmes d’éducation, mépris de la culture et des valeurs de l’intelligence et du savoir, généralisation de l’insignifiance. Les systèmes médiatiques font que l’émotionnel prime sur le rationnel, l’instantané sur le durable, l’individuel sur le collectif.  Les valeurs de la solidarité passent à l’arrière-plan. Les mêmes systèmes médiatiques font que l’image prime sur le concept, les idées claires liées à un langage précis indispensables pour discerner les enjeux sont brouillées.

  Ainsi du mot « décomplexé » : le relâchement du langage est tendance. Plus qu’à penser, les mots deviennent des clichés à faire impression, en témoigne dans le langage actuel de l’économie, de la consommation (c’est terrifiant, on va faire nos courses au Simply Market etc.) le primat de l’Anglais, ou du moins du « globish », un « broken english » d’ailleurs passablement éméché manié par des individus qui seraient bien incapables de s’exprimer dans la noble langue de Shakespeare ! Le mot maquille en bien une réalité qui est en mal. Etre décomplexé, cela sonne bien. Ainsi, tout pousse les individus à partager sans même s’en rendre compte ce que R. Simone appelle les « fondamentaux conceptuels de la droite » : postulat de supériorité (« moi je suis le premier, toi tu n’es personne » ; le postulat de propriété (« tu ne touches ni ne déranges ce qui m’appartient ») ; le postulat de liberté (« je fais ce que je veux comme je veux ») ; le postulat de non-intrusion et de supériorité du privé sur le public (« chacun pour soi  et tant pis pour le bien commun ») etc..

 Il faut reconnaître que les nouvelles droites surfent sur l’évolution des mœurs, ou plus exactement sur les puissants processus économiques, médiatiques et techniques qui conditionnent maintenant les modalités même de l’existence humaine. Si les ressorts du comportement restent, en ce qui concerne la façon dont les individus recherchent le plaisir  et cherchent à fuir la douleur, des invariants anthropologiques, en revanche « les moyens techniques de les utiliser, contrôler, exploiter, satisfaire, ont considérablement évolué  et parfois changé du tout au tout les manières de les vivre et de les penser… ». Et, comme le montre Y. Michaud , « l’économie a désormais pour fonction d’assurer non pas la survie économique, mais le bien-être total, le bonheur »(1). Du moins, c’est le miroir aux alouettes mis sous le nez des individus par les puissants moyens des industries du loisir et de l’évasion, publicité, médias, cinéma, attractions en tout genre etc. . En face de cette quête du plaisir par la consommation, les individus n’ont jamais été plus inégaux qu’aujourd’hui. Mais quiconque dispose d’un poste de T.V. peut bénéficier de distractions incessantes, entre sports, chansons, jeux, divertissements divers et variétés, dernier épisode à ne pas rater du feuilleton à la mode, qui ne laissent plus beaucoup de temps pour réfléchir et se poser des questions. Ainsi se met en place ce « monstre doux » qui engloutit les individus dans la masse, uniformise les satisfactions par des jouissances plus ou moins niaises, passives et bon marché. Alors, puisqu’à l’évidence, ces nouveaux modes d’obtention du plaisir encouragent individualisme et primauté de l’immédiateté sur la durée, de la sensation sur l’exercice du jugement et de la délibération, cela ne peut avoir que des effets néfastes sur la politique et l’éducation des citoyens. Beaucoup d’enfants sont élevés en petits propriétaires d’eux-mêmes, soucieux de leur bien-être et gestionnaires de leurs plaisirs, sans trop d’égard pour la collectivité et les problèmes des autres, exigeants envers leurs droits, oublieux de leurs devoirs. L’éducation des hommes devient difficile et hasardeuse. Cela profite aux discours populistes et démagogiques, à ces nouvelles droites qui exploitent les fantasmes et les peurs, les passions tristes et les ressentiments des foules, le délitement des mœurs et le chacun-pour-soi qui en résulte.

 En face de cela, la gauche défend l’importance de la solidarité, la valeur de l’intérêt public, et n’écarte pas la possibilité, de ce fait, de poser des limites à des libertés qui peuvent devenir folles. Une éthique de gauche ne peut que prôner la maîtrise des pulsions et non leur défoulement, elle est donc quelque part en rupture avec ces tendances à un « hédonisme intégral » de l’existence tel qu’on l’observe dans le monde d’aujourd’hui et auquel poussent nos économies capitalistes en ce début du 21e siècle.

  Sur ce point, je me séparerais de l’analyse de Kahn, qui incrimine la gauche comme responsable ou coresponsable de ce désastre spirituel de la droite, qui non seulement la fait dériver vers l’extrême-droite, mais plus encore, à cause de la démagogie populiste, pousse les pauvres à voter pour les riches, et les faibles pour les forts, ce qui est l’un des aspects les plus troublants de la vie politique en général. Il est vrai que J-F. Kahn est membre du mouvement centriste de Bayrou et tend, bien sûr,  à défendre ses propres idées, contre la gauche. Il a d’ailleurs raison de pointer que la campagne de F. Bayrou s’est effectuée, sur ce plan, dans la plus grande dignité et que cet homme a su résister à la tentation d’une bonne partie de la droite pour l’extrémisme et la démagogie. Par contre, on ne voit pas en quoi la campagne mesurée, cohérente et digne de Hollande peut être responsable des dérives populistes d’une partie de la droite. Laissons de côté l’ouvrage par ailleurs stimulant de J-F. Kahn.

 MAURRAS ET LE NATIONALISME INTEGRAL, LA DROITE CONSERVATRICE

  Outre ce phénomène observable à l’échelle de l’Europe, de glissement des droites vers l’extrême droite, il y a sans doute un deuxième élément typiquement français : c’est que la droite française, bien qu’elle soit multiple, qu’elle recouvre des tendances et sensibilités différentes, n’a cessé de conserver ce qu’on peut bien appeler un vieux fond maurassien, à cause de ses précédents historiques. La pensée de Maurras, jusqu’au discrédit de ce dernier suite à ses compromissions avec le vichysme et la collaboration, a beaucoup imprégné la mentalité de la droite française. On sait que cette pensée, prônant un « nationalisme intégral » de type monarchique,  implique le rejet des formes et des institutions démocratiques et républicaines.  L’idée de Maurras est qu’une société égalitaire est contre nature, cette dernière justifiant au contraire une inégalité fondamentale entre les hommes. Surtout, l’idéologie maurassienne aboutit à une politique de force, puisqu’il faut, selon lui, « étrangler la gueuse », c’est-à-dire anéantir la République. Cet homme diminué par l’infirmité, vantant le principe de la sélection naturelle des meilleurs, semblait attiré par les formules violentes, séduisant une partie de la jeunesse par ses imprécations antirépublicaines ponctuées d’injures et de dénonciations visant les ennemis supposés de la France (éternelle cela va sans dire) que sont selon lui : la gauche, les juifs, les protestants, les francs-maçons et les « métèques » étrangers. Curieusement, ce petit bonhomme qui souhaitait établir en catholicité une société française hiérarchique et inégalitaire, a vu ses thèses rejetées par l’Eglise catholique elle-même, plusieurs de ses ouvrages ayant été mis à l’index par le Vatican et condamnés (ainsi que son journal « l’Action Française ») ce qui est, d’une certaine façon, le comble pour Maurras, car l’Eglise catholique n’a jamais passée pour une institution dominée par des idées gauchisantes. Je parle de l’Eglise, car de nombreux catholiques conservateurs de notre époque sont sensibles aux thèses maurassiennes. Ils devraient sans plus tarder réfléchir aux raisons pour lesquelles leur propre Eglise a rejeté jadis les thèses d’un de leurs penseurs favoris. Maurras, par ailleurs, n’a cessé d’exalter la grandeur de la France, il a pourtant capitulé devant l’occupant nazi et collaboré avec lui ; au moment de sa condamnation à la réclusion perpétuelle en 1945, il lance cette exclamation immortelle : « c’est la revanche de Dreyfus ! » démontrant ainsi, en plus de son infirmité physique, son infirmité spirituelle et son incompétence intellectuelle. Eh bien, ce nabot de la pensée continue d’inspirer, aujourd’hui encore, un certain « peuple de droite ».

  DROITE ET GAUCHE DANS LA REPUBLIQUE

 

  La droite républicaine et démocratique doit beaucoup à l’œuvre de la Résistance, à laquelle ont participé des femmes et des hommes de droite et de gauche. Droite patriotique et gauche se sont rejoints contre l’occupant, en particulier dans le Conseil National de la Résistance qui a été, en France, un moment exceptionnel après les affrontements des années 1930, l’époque du Front populaire, où la lutte des classes et l’antagonisme droite-gauche ont été particulièrement virulents. Une partie de la droite s’est, d’autre part, ralliée au Gaullisme dont l’essence est sans doute de droite, mais qui est aussi fondé sur une philosophie de l’Etat, conçu non comme instrument d’oppression au service des plus forts ou des plus riches (que De Gaulle méprisait), mais comme Etat de droit, soucieux également de maintenir et dans certains cas développer les acquis sociaux et politiques des Français. Sans ce moment fort d’un certain consensus républicain issu de l’épreuve historique de l’Occupation – d’où émergent des figures héroïques de la Résistance issues de la gauche, de l’extrême-gauche, du centre et de la droite  - en lesquelles la Nation trouve une certaine unité, la droite et la gauche n’auraient rien eu à se dire. Elles seraient restées des forces opposées, aux intérêts radicalement divergents, front de classe contre front de classe.

 Ce sous-bassement conflictuel de la société moderne, l’antagonisme historique de classes aux intérêts et aux valeurs divergentes, est le point fondamental de  la théorie marxiste de l’histoire, dont la lutte des classes est le moteur. Il faut toutefois se souvenir que Marx n’a pas inventé cette notion qui provient, avant lui, de penseurs conservateurs. Mais, bien avant eux encore, l’essence conflictuelle de la politique moderne avait été  perçue par le très perspicace Nicolas Machiavel – même si l’on peut dire aujourd’hui qu’elle se décline de façon différente selon les époques et les formations sociales, économiques et politiques :

  «Il y a dans toute cité deux humeurs, celle du peuple et celle des grands. Le peuple ne veut pas être commandé, opprimé par les grands ; les grands veulent opprimer le peuple » (Machiavel, Le prince, 1532).

  La Gauche et la Droite, à leur manière, incarnent globalement les « humeurs » respectives des deux parties en présence et même, au sein de la complexité de la société contemporaine – qui ne saurait évidemment se réduire à l’opposition simplificatrice de deux classes bien délimitées – correspondent chacune à deux visions de l’homme et de la société.

  La Gauche met au premier plan la valeur de l’égalité, car elle considère (avec Rousseau par exemple) que l’inégalité et le mal sont produits par une société corrompue qui permet que l’homme exploite l’homme. La politique est donc le moyen qui permettra de rétablir la justice et doit être conçue comme ce qui permet de donner corps à un projet politique d’émancipation de l’humanité. Ce projet politique passe par une lutte contre la domination, mais aussi par l’importance donnée à l’éducation et au savoir qui permettent une prise de conscience critique de la part des individus des grands enjeux de la vie sociale et des conditions de l’émancipation.

 La Droite reprochera à la Gauche son manque de « réalisme », la critiquant toujours  pour sa tendance à déformer la réalité au nom de l’idéologie. Elle est soucieuse -s’agissant des droites libérales et républicaines- de préserver avant tout les limites et les garanties de la liberté individuelle. Elle tient à la stricte distinction du « privé » et du « publique » et même, au fond, à l’idée d’une primauté de celui-là sur celui-ci (la formule, par exemple, que « les services publiques sont le patrimoine de ceux qui n’en ont pas » est typiquement de gauche). Ceci est lié à l’idée que la libre concurrence ne doit pas être entravée, car elle permet à la liberté individuelle d’être à la fois stimulée mais aussi limitée par la liberté d’autrui (2). Contre la gauche qui  tient à  l’idée d’une lutte contre la domination à l’œuvre dans la société, la droite aura tendance à légitimer la domination d’un petit nombre au nom du mérite, des capacités ou de la richesse et considère donc que l’inégalité entre les hommes est quelque part irréductible. Il y a là deux philosophies de l’homme, l’une plus optimiste (Gauche : le mal est un produit historique de l’évolution sociale et peut donc être traité ; Droite : plus pessimiste, car prévaut fréquemment à droite la vision de Hobbes (2) de l’homme comme être avide et dominateur, dont il convient de se méfier, car le mal ne provient pas de la société mais de la nature même de l’homme.

 Ces divergences de fond correspondent à des valeurs chaque fois légitimes, mais dont la hiérarchie entre elles fait problème (l’une privilégiant, par exemple, la liberté, l’autre l’égalité : faut-il réduire les inégalités au prix d’une certaine diminution des libertés ? etc.)

  Ce qui fait la République est alors sa capacité à rendre lisible les divergences politiques tout en préservant l’existence d’un monde commun. Elle fonctionne un peu comme une grammaire qui permettrait à chacun de penser et de se situer politiquement au sein de ce monde commun, tout en pouvant intervenir (engagement citoyen, vote, débat démocratique…) de façon à modifier l’ordre des pouvoirs. La reconnaissance de « règles du jeu », l’existence d’un Etat de droit, permet aux propositions divergentes de s’affronter pacifiquement sans recours à une violence destructrice pour tous.

 La République, comme la démocratie, sont donc non seulement des institutions, des acquis tangibles de l’histoire, mais aussi des pratiques et des dynamiques qui présupposent et impliquent des activités citoyennes, une participation et donc un intérêt pour le débat collectif, l’exercice d’une pensée critique et, d’abord, le souci de prendre le temps nécessaire pour se tenir au courant, pour s’informer.

  C’est cette nécessaire activité citoyenne qui est menacée par le « monstre doux » dont il est question précédemment.

  Car la tentation reste grande, tant les occasions de distraction sont pressantes et nombreuses, de fuir l’implication et le combat qu’implique « le scandale d’une cité divisée » (expression du philosophe M. Legros). Or, la désertion du combat politique signifie que l’un des deux camps a supplanté ou vaincu l’autre. Ce qui a fait un temps illusion dans les grands totalitarismes du 20e siècle est précisément cela : le mythe de la restauration de l’unité brisée, le retour à une sorte d’effusion primitive. Totalitarisme de droite : unifier la politique sur la base de la nation biologique, culte de la race incarnée par son Guide ou son Führer. Totalitarisme de gauche : le Parti incarne le sens de l’Histoire au nom de la classe prolétarienne et la société doit s’identifier tout entière à ce Parti.

 A propos de l’Allemagne sous le nazisme, le philosophe Karl Jaspers (l’un des Allemands qui résista à Hitler) a toujours tenu à souligner que l’un des principaux facteurs ayant permis la conquête du pouvoir par Hitler est la propension des Allemands à l’apolitisme  à la fin de la République de Weimar. Apolitisme, indifférence à la politique et non, d’abord, adhésion aux thèses nazies comme on pourrait le croire (l’adhésion, d’ailleurs relative, viendra plus tard, lorsque le parti nazi disposera de tous les leviers, dont la terreur,  pour organiser sa propagande). Comme le montre également un livre particulièrement remarqué ces dernières années en Allemagne et en Europe de Hans M. Enzensberger, c’est l’inertie à la fois du peuple et des dirigeants qui a laissé Hitler, se présentant comme dévoué et pacifique serviteur de l’Etat, accéder à la fonction de Chancelier. Le soir du 31 janvier 1933, le général Kurt von Hammerstein, qui deviendra lui aussi une grande figure de la résistance contre le régime nazi, et qui avait tenté en vain de mettre en garde les responsables politiques de la République allemande contre le danger que représentait Hitler, tiendra cette répartie désabusée à une personne stupéfaite qu’on ait pu confier, le jour même, un tel pouvoir à l’auteur de Mein Kampf : « le peuple allemand est saoul, à quatre-vingt-dix-huit pour cent. Voilà. » (3)

 Sans doute, nous ne sommes plus aujourd’hui dans le « nationalisme intégral », et l’on se méfiera de tous les intégrismes quels qu’ils soient. Mais l’abaissement du seuil de vigilance républicaine et démocratique a incontestablement des effets délétères sur la société : au mieux, en laissant les politiques sans contrôle suffisant ou en votant pour n’importe qui au gré des images et des réactions purement émotionnelles, on obtiendra une « élite » politique inconsistante, voire corrompue par les avantages du pouvoir ; on se plaindra alors du fossé entre le peuple et les élites, mais on aura, au bout du compte, les politiques que l’on mérite.

 Au pire, on assistera à la mort de la République et au délitement de la démocratie parce que, en cédant à la facilité, une opinion endormie et en proie aux divagations populistes aura remis son destin entre les mains de quelque personnalité providentielle, pourvu qu’elle garantisse la sécurité au détriment de la liberté et des droits de chacun. Il suffit pour régner sur des masses étourdies, hébétées par les stimulations de « l’hédonisme intégral » dont il était question plus haut, de savoir attiser les peurs, les haines et les méfiances. « La peur n’est pas une vision du monde » dit encore Kurt von Hammerstein. Aujourd’hui, plus que jamais, on ne saurait fonder une vision du monde sur l’exploitation des passions des masses, dominées par la crainte et la peur du lendemain, de ce qui est « autre », de ce qui est « étranger ».

 

  POLITIQUE(S) : LA PORTE ETROITE.

 

 Les politiques extrémistes, comme dans le cas de ces nouvelles droites dont l’influence se développe actuellement en Europe, font croire que la politique n’est vraiment convaincante que si elle est capable de nous sauver du mal et de le remplacer par le règne du bien.

Or, il faut bien comprendre que l’action politique véritable n’est pas en mesure de remplacer le mal par le bien , de solutionner une fois pour toutes la plupart des problèmes, mais que, très souvent,  elle doit, avec patience et mesure, se contenter d’éviter un mal pire au profit d’un moindre mal et, ainsi, progresser, dans la durée, sans perdre de vue l’horizon d’un monde meilleur.

Car la politique moderne, engagée dans un monde complexe, à l’époque de la mondialisation, n’a plus rien d’un pouvoir absolu. La limitation du pouvoir politique tient à ce qu’il doit rivaliser avec d’autres formes de pouvoir dans la société (technique, économique, financier, médiatique) et, à l’extérieur, tenir compte de rapports de forces multiples dans un monde ouvert et rendu dangereux par son imprévisibilité. A cet égard, l’un des enjeux essentiels de toute politique dans les années à venir, n’est autre que l’Europe. Il faudra que le gouvernement de la France soit capable de faire comprendre la nécessité de la construction de l’Europe politique et d’y engager le pays, sans se laisser intimider par les discours des nationalistes.

 Or, l’opinion réclame, pour se rassurer, des solutions immédiates, massives et simples. Comme au 18e siècle où il suffisait de décapiter le monarque pour changer de monde et vaincre le mal.

 D’où les errances auxquelles nous assistons, les discours démagogiques et simplistes, et le danger de ces nouvelles droites et de ces politiques populistes qui prétendent conjurer le mal en désignant un ennemi (l’immigration par exemple) et en fédérant, et donc avivant, les mécontentements. Il faut le répéter avec Hammerstein cité plus haut : ni la peur, ni le ressentiment, ne constituent une vision du monde.

Non, Marine n’est pas Adolf et le « Marinisme » n’est pas l’hitlérisme. Mais il se pourrait bien que le Front National et son idéologie au plus haut point perverse serve de couveuse à une future dictature dans laquelle, comme dans le nazisme, la folie d’un Guide suprême épouserait l’étourderie et l’inconscience de masses écervelées. Au « bleu marine » de l’emballage succèderait un « vert de gris ».

   L’honneur du politique, de toutes celles et ceux qui entendent préserver et développer la démocratie, est de savoir combiner les convictions et les responsabilités, c’est-à-dire être capable de prendre en compte les conséquences de ses actes sans abandonner ce qui fait l’âme d’un engagement.

  Ici la voie est étroite. La gauche, ayant aujourd’hui un quasi monopole sur le pouvoir politique, sera attendue à ses résultats et à sa capacité à apporter des solutions à la crise. Exercice redoutable.

 Mais, peut être plus encore que des résultats qui dans le meilleur des cas seront toujours  sans doute imparfaits, l’action de nos politiques sera grandement jugée sur l’exemplarité des actes et des comportements, sur le caractère vertueux de leur pratique politique.

   Il y a bien longtemps, à la naissance de la philosophie politique, Platon exigeait déjà des dirigeants de la Cité qu’ils soient d’abord capables de conformer leurs actes avec la justice, avant de pouvoir prétendre exercer le pouvoir (même si, par ailleurs, et c’est un autre problème, il ne faut pas confondre la politique et la morale) : Socrate répond à Alcibiade l’ambitieux que celui qui prétend gouverner les autres doit d’abord être capable de se gouverner lui-même. Dans la République, Platon va jusqu’à affirmer que, pour celui qui gouverne, ses devoirs sont encore plus importants que ses droits. Il faut se souvenir que le terme de vertu signifie d’abord force d’âme et cette force, comme supplément d’être, est  un principe de rectitude dans l’action et elle est en outre capable de dissiper toute peur. Elle rend capable de convaincre et d’entraîner.

 C’est là un point essentiel sur lequel l’action de nos nouveaux dirigeants sera jugée. Et, plus encore, c’est à partir de l’intégrité morale (agir comme on parle, parler comme on agit) qu’ils auront quelque chance d’entraîner le peuple à leur suite et le convaincre du bien-fondé de leur politique (et l’on ne confondra pas, bien entendu, l’intégrité morale avec l’intégrisme dénoncé plus haut).  C’est à partir de l’intégrité que le discours politique devient tout simplement audible. Car une bonne partie des frustrations, colères, ressentiments qui agitent notre peuple, viennent aussi du sentiment d’être abandonné par des élites qui ne pensent qu’à s’enrichir au lieu de servir la nation, qui bénéficient d’avantages et privilèges exorbitants et vivent finalement dans un autre monde que celui où souffre et vit le commun des mortels. Sentiment en partie fondé, en partie erroné (souvent exagéré par les rumeurs et la désinformation : non, les politiciens sont loin d’être tous corrompus !), mais sentiment répandu et cultivé au-delà de toute mesure par la démagogie populiste.

 Il sera beaucoup pardonné à ceux qui serviront le peuple au lieu de se servir eux-mêmes. Un peu comme pour le salut de l’âme, il n’y a pas d’alternative à ce passage par la « porte étroite »de la politique vertueuse et de l’exigence de probité (4).

(1)   Ibiza mon amour, enquête sur l’industrialisation du plaisir. Yves Michaud, Ed. Nil, 2012.

(2)   Voir le numéro 58 de la revue PHILOSOPHIE : « Rousseau contre Hobbes – Le vrai duel de la présidentielle »  (avril 2012)

(3)   Hammerstein ou l’intransigeance. Une histoire allemande. Hans Magnus von Enzensberger, Folio (poche) 2010.

(4) L’intégrité, ou la force de résister à toute sorte de corruption ; la probité, dont le contraire pourrait être le cynisme, comme vertu de droiture ; elle consiste dans le respect des valeurs publiques et considérées communément comme condition de toute justice dans la vie sociale.

Par JeC

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