Quand la Chine s’invite en Afrique…

4 mai 2012

International

   Alors que l’économie chinoise ne cesse d’intimider Américains et Européens, tandis que les grandes marques de luxe françaises ou italiennes « sinisent »[1] leurs campagnes publicitaires pour faire les yeux doux à l’immense clientèle potentielle chinoise, on oublie trop facilement que pendant ce temps la Chine s’installe doucement mais sûrement en Afrique ! Alors à l’heure de la fin de la « Françafrique », qu’en est-il de cette « Chinafrique » ? Petit rappel de la conception gouvernementale chinoise en Afrique…

« Qui ne se préoccupe pas de l’avenir lointain, se condamne aux soucis immédiats »

Confucius

« Nous manquons de remèdes »

Un extrait de la chanson  « Le pays va mal » interprétée par Tiken Jah Fakoly, chanteur malien.

   Depuis 1989, sous l’impulsion de Deng Xiaoping, la Chine s’est transformée. Elle a ainsi pu atteindre progressivement le rang de puissance économique mondiale ce qui lui confère une position dominante qui l’incite à intensifier sa politique internationale. Ses deux ambitions étant de redevenir une puissance régionale majeure en Asie (en Asie du Sud-Est notamment) et d’asseoir sa puissance au niveau  mondial. [2]

Au début de l’année 2011, la Chine réussit la performance de se hisser au rang de seconde puissance économique mondiale après les Etats-Unis en détrônant le Japon ;  l’économie de l’Afrique quant à elle se fortifie lentement  mais reste encore fragile. Cependant si la Chine est  devenue une superpuissance avec laquelle il faut composer, elle n’oublie pas pour autant qu’elle a  traversé de dures phases de pauvreté et  connu une croissance industrielle difficile. Elle est en effet passée par de nombreuses phases de développement  avant d’atteindre ce stade de puissance économique majeure et c’est donc fièrement qu’elle rappelle son ancien statut de «pays en voie de développement ». C’est d’ailleurs cette similitude du passé récent de la Chine qui l’a rapprochée de l’Afrique dont  la situation actuelle est globalement celle que connaissait la Chine il y a quelques années encore.  Cette dernière entend donc désormais se positionner en tant que pays leader du Tiers-monde et venir en aide aux pays en difficulté en leur permettant de développer leur économie. C’est dans ce contexte que le gouvernement chinois a notamment décidé de mener une importante politique de développement avec le continent africain.

En effet, l’Afrique est le continent qui réunit le plus grand nombre de pays pauvres et confrontés à des difficultés énormes tant sur le plan économique que social et humanitaire.

Pourtant la Chine, contrairement aux puissances occidentales, ne se place pas en position d’ingérence politique ni même de juge face aux gouvernements des pays africains en difficulté, leur rappelant qu’elle a connu ces mêmes problèmes. La présence chinoise est donc mieux acceptée car ressentie comme plus à même d’aider l’Afrique à se développer, ce qu’elle fait réellement.

Néanmoins, il ne faut pas nier la dimension stratégique de la politique africaine de la Chine.  Celle-ci est devenue un « géant » économique dont les besoins sont à la mesure de son développement rapide. Il lui faut donc alimenter sa croissance exponentielle et à tout prix pérenniser ses sources d’approvisionnement énergétique. Or l’ensemble des ressources de son sol sont déjà exploitées et il est désormais crucial pour la Chine, si elle ne veut pas être « à court » de ressources énergétiques et même alimentaires dans un proche avenir, de trouver d’autres terres à exploiter. L’Afrique est un continent très riche sur le plan des matières premières, notamment pétrolières et minières, mais également forestières, ce qui revêt un grand intérêt pour le développement industriel et économique de la Chine.

Enfin une dernière donnée que l’on doit considérer dans l’engagement de la Chine en Afrique, est que cela lui permet de développer une politique internationale d’envergure à égalité avec les grandes puissances occidentales. La Chine est en effet consciente que si elle veut assurer un rôle de premier plan sur la scène politique internationale, il lui faut sortir de ses frontières traditionnelles, et ne pas se cantonner aux délimitations géographiques de son propre pays. Sur ce plan de l’influence politique, la Chine et le Japon se concurrencent, ce que nous approfondirons par la suite. En effet, dès les années 1960 le Japon était venu en Afrique  en sachant que s’il voulait être réellement reconnu en matière de politique étrangère, il lui fallait sortir de son archipel et développer des relations avec des pays lointains. L’arrivée de la Chine en Afrique lui permet donc de contrer de façon indirecte ses ennemis régionaux que sont le Japon et Taïwan. En effet, nous le verrons dans notre étude : l’Afrique permet à la Chine de supplanter Taïwan sur la scène diplomatique.

Ainsi, le gouvernement chinois, conscient de l’intérêt des ressources que peut lui apporter l’Afrique mais aussi sensible aux difficultés du continent noir, s’est décidé à construire une politique durable avec l’Afrique. Cette politique peut s’analyser sur plusieurs niveaux : diplomatique, économique avec l’aide au développement notamment, socio-culturel et  militaire.   A plus d’un titre donc, la Chine est fermement résolue à développer ses relations avec l’Afrique, ce qui se traduit sur le plan politique par l’élaboration d’un Cahier des charges gouvernemental et d’un Plan d’avenir commun. En 2006, le gouvernement chinois a dans cette optique publié un Livre Blanc nommé « La politique de la Chine à l’égard de l’Afrique ». Ce texte présente le programme ambitieux de la politique chinoise en Afrique : programme de « coopération », « d’aide mutuelle » et de « développement partagé » [3].  En décembre 2010, la Chine a publié un second Livre Blanc nommé « La coopération économique et commerciale entre la Chine et l’Afrique ». Ce  dernier , sur lequel nous allons également nous attarder, s’attache à détailler de façon plus précise que ne le faisait le Livre Blanc de 2006 le programme de coopération économique, c’est-à-dire les investissements, importations et exportations entre la Chine et l’Afrique.

Au travers de cette étude, nous avons pu rencontrer certaines difficultés dans l’analyse de la politique africaine de la Chine, les pays africains ayant chacun une histoire spécifique et ne bénéficiant pas des mêmes ressources, les écarts étant souvent significatifs. Il semble toutefois indéniable que la Chine mène en Afrique à la fois une politique de « représentation » permettant de mettre en place sur la scène des relations internationales une politique étrangère d’envergure en créant une relation privilégiée avec l’Afrique par le biais des rencontres diplomatiques, de la politique d’aide au développement, des accords de coopération mais aussi une politique de terrain efficace (construction de réseaux routiers, d’infrastructures, d’écoles, de réseaux de communication). L’ultime objectif de cette politique n’étant pas d’adopter une « approche coloniale » envers l’Afrique mais plutôt de garantir à la Chine son accès aux matières énergétiques qui lui sont indispensables pour assurer sa croissance actuelle et future.

La politique africaine de la Chine semble cependant difficilement définissable et même insaisissable. C’est sans doute cette ambiguïté qui amène la communauté internationale mais aussi les populations locales à critiquer la présence chinoise en Afrique, jugée trop  pesante ?.

Mais entre les préjugés et la réalité, il existe bien un fossé. Pour les autorités, le message est clair, comme l’indique M. Gong Yuanxing, l’Ambassadeur de la Chine au Maroc : « La politique de la Chine en Afrique peut se résumer ainsi : amitié sincère, coopération gagnant-gagnant et développement partagé ».

On ne peut pas résumer en réalité aussi aisément la politique africaine de la Chine et de multiples interrogations restent en suspens. Comment expliquer une telle opacité dans les rapports sino-africains alors que pourtant par son omniprésence la Chine est devenue incontournable et que l’on sait qu’elle s’intéresse particulièrement aux ressources énergétiques de l’Afrique ?

Il faut sans conteste y voir le fait que les bases de la politique africaine de la Chine se modifient progressivement. Les relations entre ces deux entités sont déjà anciennes et le statut de la Chine évolue très rapidement : en moins de 50 ans, ce pays est devenu la deuxième puissance économique mondiale. Ce qui explique le caractère paradoxal de la politique africaine de la Chine, dû au fait que cette Nation est en pleine mutation. En effet il n’existe pas une seule véritable politique africaine de la Chine mais plusieurs politiques modulées selon les pays dans lesquels elle décide de s’implanter.

Si ces pays ont un héritage colonial lourd, elle le souligne avec vigueur. Si ces pays ont une ascendance communiste, la Chine en fait mention lors de chacune de ses interventions publiques. Si ces pays ont besoin de matériels militaires pour la guerre, la Chine les leur fournit sans problème. Cette stratégie semble donc être plus opportuniste que réellement définie ; mais de plus en plus le gouvernement chinois cherche à « normer » ou tout au moins à normaliser ses engagements en matière de politique africaine. C’est une démarche lente et silencieuse que la construction d’une politique étrangère. Nous sommes dans le « temps long » de Fernand Braudel et c’est pourquoi il nous est difficile d’émettre un bilan arrêté. Tandis que les résultats de la politique économique de la Chine en Afrique sont immédiats, ceux de la politique tout court arriveront plus tard. Mais c’est un défi qui ne semble pas intimider le « géant » chinois…

Bibliographie :

Ouvrages généraux :

Serge Michel, Michel Beuret, La Chinafrique. Pékin à la conquête du continent noir, Hachette littératures, Paris, 2010

Patrick Besson, Mais le fleuve tuera l’homme blanc, Coll. Points, Fayard, 2010

Jean-Pierre Cabestan, La politique internationale de la Chine, Presses de Sciences-Po, Paris, 2010

Eric Nguyen, Les relations Chine-afrique, Studyrama perspectives, 2009

Elikia M’Bokolo, L’Afrique au XXe siècle.Le continent convoité, Coll. Points, Editions du seuil, Paris, 1985

John K. Fairbank et Merle Goldman, Histoire de la Chine. Des origines à nos jours, Editions Tallandier, 2010

 

Revues spécialisées et articles universitaires:

Centre d’intelligence stratégique et des relations internationales, « La Chine en Afrique », Dounia : revue d’intelligence stratégique et des relations internationales, L’Harmattan RDC, janvier 2011

Dr Dirk Betke,  « La main invisible de l’Extrême-orient », Revue Rural 21, janvier 2008

Jean-Pierre Cabestan, La politique étrangère de la Chine, Encyclopaedia Universalis

Chung-lian Jiang, Les relations de la Chine avec l’Afrique : fondements, réalités et perspectives,  Monde Chinois, N°8, Eté/Automne 2006, http://www.adelinotorres.com/asia/Chung-Lian%20Jiang-Les%20relations%20de%20la%20Chine%20avec%20l%B4Afrique.pdf

François Lafargue, « La Chine, une puissance africaine », Perspectives chinoises, n°9, juillet-août 2005, pp. 2-10, visible au lien suivant : http://www.francoislafargue.com/Publication/La%20Chine,%20une%20puissance%20africaine%20-%20Perspectives%20chinoises.pdf?num_art_ligne=9001

Valérie Niquet, « La stratégie africaine de la Chine », Politique étrangère, février 2006

Thierry Vircoulon « La nouvelle question sino-africaine », Etudes 11/2007(Tome 407), p 451-462. Visible au lien suivant : www.cairn.info/revue-etudes-2007-11-page-451.htm.

Articles de presse :

Serge Michel et Michel Beuret,  «  La Chine à la conquête de son Far West », 20 minutes, 29 mai 2008

« Maroc-Chine : une alliance stratégique », L’economiste. Le premier quotidien économique du Maroc, Edition n°2261, le 24 avril 2006, www.leconomiste.com

Herman Bangi Bayo, « Congo : Brazzaville sous l’emprise chinoise », Afriquechos. Magazine interculturel, www.afriquechos.ch

Moïse Tsayem Demaze, « De la Françafrique à la Chinafrique. Quelle coopération pour le développement de l’Afrique ? », Université du mans, http://cafegeo.univ-lemans.fr/archives/cg4.pdf

Jean-Christophen Boungou Bazika, « Les relations économiques de la Chine avec la République du Congo », Centre d’étude et de recherches sur les analyses et politiques économiques, Brazzaville-Congo

Clément Debeir et Claire Burgain, « Ethiopie : La route chinoise », Agence de reportage Sapienssapiens, novembre 2008

Sites internet:

Site de l’OCDE, www.ocde.com

Portail du Ministère des Affaires étrangères, www.diplomatie.gouv.fr

Actualités et informations internationales et chinoises, www.french.news.cn

Economie et société de la Chine, www.pairault.fr

Site de l’Ambassade de la République Populaire de Chine au Maroc, www.ma.china-embassy.org

Site de l’Ambassade de la République Populaire de Chine en Algérie, www.al.china-embassy.org

Site de l’Ambassade de Chine en Ethiopie,  www.et.china-embassy.org

Site de la mission économique de  l’Ambassade de Chine au Soudan :http://sd.mofcom.gov.cn/

Site de l’Ambassade de Chine au Congo-Brazzaville : http://cg.chineseembassy.org/fra/

Site de l’Ambassade de Chine au Nigéria : http://ng.china-embassy.org/eng/

Quotidien national d’informations algérien, El- Moudjahid, www.elmoudjahid.com

Presse libre algérienne, El Watan, www.elwatan.com

Actualités africaines, www.jeuneafrique.com

Actualités Afrique noire et Maghreb, www.afrik.com

Actualités gabonnaises, www.infoplusgabon.com

Agence de reportage Sapiensapiens, www.sapiensapiens.com

Documents officiels :

 

Le livre blanc de 2006 : http:/bj.china-embassy.org/fra/zxxx/t230780.htm

Le livre blanc de 2010 :

http://www.gov.cn/english/official/2010-12/23/content_1771603_3.htm

Première Conférence Ministérielle sino-africaine de Pékin(10 au 12 octobre 2000) : http://www.focac.org/fra/ltda/dyjbzjhy/

Seconde Conférence Ministérielle sino-africaine à Addis-Abéba (15 et 16 décembre 2003) : http://www.focac.org/fra/ltda/dejbzjhy/

Déclaration du Sommet de Beijing(4 et 5 novembre 2006) : http://www.focac.org/fra/ltda/dsjbzjhyhbjfh/

Stephanie Hanson, « China, Africa and oil », Council on foreign relations report, June 6 2008

[1] www.gucci.com/…/worldofgucci/…/celebrities-in-gucci-li-bing-bing-2012- film-independent-spirit-awards

[2] « La Chine poursuit de conserve deux objectifs indissociables : rétablir son hégémonie en Asie et s’appuyant sur cette puissance régionale retrouvée, consolider progressivement sa puissance mondiale. ». Jean-Pierre Cabestan, La politique étrangère de la Chine, Encyclopaedia Universalis.

[3]« Le gouvernement chinois a publié pour la première fois le « Document de la politique de la Chine à l’égard de l’Afrique » où il a proposé en termes nets l’établissement avec l’Afrique d’un nouveau type de partenariat stratégique, caractérisé par l’égalité et la confiance mutuelle sur le plan politique, le bénéfice mutuel et le gagnant-gagnant sur le plan économique, l’interaction et l’inspiration mutuelle sur le plan culturel, définissant ainsi les orientations du développement des relations sino-africaines dans le nouveau contexte. », Renforcer la coopération sino-africaine pour les avantages mutuels et le gagnant-gagnant — Allocution de M. Wen Jiabao,  Premier Ministre du Conseil des Affaires d’Etat de la République Populaire de Chine, lors du Sommet de Beijing de 2006, http://www.focac.org/fra/ltda/dsjbzjhyhbjfh/DISCOU2009/t306319.htm

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